L’emblématique Amora passe sous pavillon américain

Le groupe américain McCormick va racheter Amora d’ici mi-2027. La nouvelle a été annoncée en mars dernier. Un nouvel épisode dans l’histoire de la célèbre marque de moutarde, née à Dijon il y a plus de 100 ans, en 1919.

L'emblématique Amora passe sous pavillon américain

Lorsqu’on prononce son nom, les enfants de la télévision répondent instinctivement « pour l’amour du goût ». Les lecteurs des aventures d’Astérix se souviennent aussi que dans l’album Le Devin, la déesse de la moutarde s’appelle Amora. En plus de 100 ans, la marque fondée à Dijon s’est imposée comme un incontournable de la table des Français.

Amora, une entreprise née dans la Cité des Ducs en 1919, mais qui va passer sous pavillon américain. Le groupe anglo-néerlandais Unilever, propriétaire depuis 1999, va se séparer de sa division alimentaire, qui comprend également Maille et Knorr, dans le cadre d’une fusion avec McCormick. Un accord à hauteur de 15,7 milliards de dollars a été signé le 31 mars dernier et sera finalisé d’ici mi-2027. Unilever gardera tout de même 9,9 % des parts dans ces entreprises.

Un changement de cap alors qu’Amora est la septième marque préférée des Français en 2026 selon un classement publié en mars. Amora, désormais propriété d’un groupe américain, garde néanmoins des racines en Bourgogne, avec une usine toujours implantée à Chevigny-Saint-Sauveur (Côte-d’Or). Mais ce changement marque en tout cas une nouvelle étape dans l’histoire de la marque.

23 septembre 1919 : la création, et l’essor 15 ans plus tard
Son nom n’est pas forcément resté à la postérité, mais c’est Armand Bizouard qui créé Amora en 1919. Le 23 septembre, ce fabricant de moutarde dépose le nom de la marque au tribunal de commerce de Dijon. La légende raconte que le nom vient de cette formule d’Armand Bizouard : « C’est un amour de moutarde, ce sera Amora ». Pourtant, malgré sa visible tendresse pour sa marque, le fondateur ne l’exploite pas. Il en perd même le contrôle en 1923. Louis Labbé, spécialiste de la crème de cassis récupère la société.

Mais ce n’est que 15 ans après sa création qu’Amora prend son envol. 1934, le Bourguignon Raymond Sachot est le nouveau propriétaire de l’entreprise. Il la modernise, mécanise la production et décide de faire de la publicité en 1940.

Un coup de génie : les emballages en verre
Raymond Sachot applique également à la lettre la devise des moutardiers : « Il n’est pas de bonnes moutardes dans de vilains pots ». Fini les pots donc, la moutarde est emballée dans du verre que les clients peuvent réutiliser comme verre de table ou verre à pied. L’idée devient un coup marketing et va faire le succès de la marque, avec des verres spéciaux dédiés à des personnages de bande dessinée, des fleurs ou des motifs enfantins pour fidéliser les familles.

En 1968, Raymond Sachot est alors à la tête d’un groupe qui pèse 35 milliards d’anciens francs, soit plus de 505 millions d’euros actuels. L’homme d’affaires a installé le siège de son entreprise, La Société générale alimentaire, à Paris, dans une grande tour du quartier de la Défense. Car à la fin des années 1930, Raymond Sachot préside Amora, mais aussi les pains d’épice Philbé, les bonbons Carambar ou encore la marque Bordeau Chesnel.

« Mon père était serrurier, donc artisan d’entretien. J’ai réussi au primaire. Cela m’a emmené au secondaire. J’ai réussi au secondaire. J’ai été poussé au supérieur. J’ai réussi au supérieur. J’ai été sélectionné pour partir aux Amériques en 1927, ce qui était une nouveauté. L’Amérique m’a emmené à Harvard. Harvard m’a emmené aux affaires. Et les affaires me ramènent là où je suis », raconte très méthodiquement Raymond Sachot, crâne dégarni, lunettes rondes et fines moustaches, dans un entretien du 13 novembre 1968.

De multiples changements de propriétaires à partir des années 1970
Durant les années 60, l’ensemble du groupe entre en bourse. Le succès est immense et en 1972, un consortium de banquiers rachète la société, avant de la revendre un plus tard à Jimmy Goldsmith. Son groupe, la Générale occidentale, était déjà à la tête des moutardes Maille. L’homme d’affaires conservera Amora pendant sept ans, avant que BSN, l’ancêtre de Danone, ne rachète la marque en 1980.

Amora se diversifie alors et propose désormais de la vinaigrette et du ketchup. Une période de stabilité, avant une nouvelle période de doutes en 1997. La branche épicière du groupe Danone ne fait pas de profits assez importants selon un des actionnaires du groupe. Danone cherche à vendre Amora-Maille. Le fond d’investissements Paribas Affaires industrielles devient le nouveau propriétaire de la marque.

À l’époque, le maire socialiste de Chenôve, Roland Caraz, également Secrétaire d’État au Commerce extérieur entre 1983 et 1984, dénonce un « Monopoly industriel ». « C’est vraiment ce que je déteste dans le capitalisme sauvage. Il n’y a pas d’autre justification à cette affaire que la demande des actionnaires d’avoir plus d’argent. Il n’y a que des intérêts financiers. »

Puis en 1999, nouveau propriétaire. Le géant néerlandais de l’agroalimentaire, Unilevers, fait une offre de rachat de 4,7 milliards de francs pour Amora-Maille. Une opération alors que l’entreprise est en plein développement. Elle emploie 1 000 personnes en Bourgogne et ses bénéfices sont en hausse de 20 %. « Si un industriel fait un tel investissement, c’est très intéressant et c’est la reconnaissance du savoir-faire industriel de ce groupe. Il rachète en partie une image locale. L’image de la moutarde de Bourgogne, du goût. Vous allez un peu n’importe où, Dijon, c’est la moutarde, les condiments », explique à l’époque un spécialiste de l’économie. L’acquisition est validée en 2000 par la Commission européenne.

Avec ces multiples changements de propriétaires, certains salariés se sentent, eux, perdus. « On ne sait plus où on en est avec tous les patrons qu’on a eus. Si on nous posait la question de savoir qui est notre patron, la seule réponse à donner c’est : la bourse, l’argent et les intérêts des plus grands », lance l’un d’entre eux dans un reportage tourné le 23 février 2000.

2009 : la fermeture de l’usine historique de Dijon
9 ans après l’opération, c’est le choc. 190 salariés de la marque Amora-Maille sont licenciés, le site d’Appoigny dans l’Yonne est fermé et la production s’arrête à Dijon. C’est le grand déménagement pour une centaine d’employés sur l’unique et dernier site de l’entreprise en Bourgogne, à Chevigny-Saint-Sauveur, qui devient par la même occasion la plus grande usine de condiments de France.

« L’enjeu est énorme. C’est de passer de 50 000 tonnes à 90 000 tonnes de produits. C’est de rajouter trois nouvelles familles de produits sur le site de Chevigny, pour produire pour l’ensemble du marché français et le marché européen », explique le groupe à l’époque.

D’importants travaux d’aménagement sont réalisés et des machines de Dijon, Appoigny et de Tchéquie y sont rapatriés. À Chevigny, Amora fabrique de la moutarde et du vinaigre, mais aussi de la mayonnaise, des cornichons et de la vinaigrette. 17 millions d’euros sont investis pour le secteur Recherche et Développement. Les effectifs passent de 134 à 220 personnes, dont 96 arrivent de Dijon. Mais au total, sur 261 salariés installés auparavant à Dijon et Appoigny, 105 restent sur le carreau et doivent chercher un nouvel emploi.

Aujourd’hui, le site de Chevigny est toujours actif. Ses produits sont exportés dans 90 pays. Pour l’heure, aucune information n’a filtré sur le sort du site bourguignon après le changement de propriétaire et l’accord entre Unilevers et McCormick.